1994-1995 : les années où le grand banditisme plongeait la Guinée dans la peur ! "Nous avons choisi de raconter la vérité malgré les risques" Raconte Abdoulaye Djibril Diallo

Actu 1

Les années 1994 et 1995 restent gravées dans la mémoire collective comme l'une des périodes les plus sombres de l'histoire sécuritaire de la Guinée. Le grand banditisme frappait quotidiennement la capitale et ses périphéries, semant la peur, les morts et d'importants dégâts matériels. Journaliste et grand reporter à la Radiodiffusion Télévision Guinéenne (RTG), Abdoulaye Djibril Diallo, l’actuel Directeur Général du Centre de Formation et de Perfectionnement en Techniques de l’Information et de la Communication (CFPTIC) et grand reporter à l’époque de faits est revenu ce week-end sur ce lot d'attaques à main armée, de vols, de brigandages et de cambriolages.

Il évoque notamment la mort de M. Sow, attribuée à époque où l'information est devenue, selon lui, un levier déterminant dans la lutte contre l'insécurité.

« Nous sommes en 1994. La Guinée connaissait une recrudescence de la criminalité jamais égalée », se souvient-il. Chaque journée apportait son lot d'attaques à main armée, de vols, de brigandages et de cambriolages. Il évoque notamment la mort de M. Sow, attribuée à Tamba Toundoufédouno, alias Mathias Léno, devenue l'un des symboles de cette vague de violence.

 

 

À cette époque, explique le journaliste, la peur s'était installée dans toute la société.

« La cité était prise de peur. À partir de 18 ou 19 heures, chacun se battait pour regagner son domicile afin de ne pas croiser ces "terroristes" », raconte-t-il. L'opinion publique allait jusqu'à croire que des mercenaires ou des extrémistes étrangers avaient infiltré le pays.

Pour Abdoulaye Djibril Diallo, l'État semblait alors dépassé par les événements. « L'État avait perdu sa notoriété sur le terrain », affirme-t-il, estimant que seule l'administration chargée de l'Information et de la Communication continuait de fonctionner normalement.

Face à cette situation, les journalistes de la RTG (Télévision nationale) décident de jouer pleinement leur rôle. Convaincus que l'information pouvait contribuer à faire réagir les autorités, ils choisissent de documenter sans complaisance la montée de la criminalité. C'est dans ce contexte qu'Abdoulaye Djibril Diallo crée, en décembre 1994, une rubrique intitulée « Les Nuits Folles ».

« Chaque fois qu'il y avait un crime perpétré, j'étais le premier à l'annoncer à la Radio nationale. Cela ne plaisait pas à l'autorité, qui voyait son image écornée par cette recrudescence de la criminalité », explique-t-il.

Les reportages étaient parfois refusés et la rédaction était régulièrement accusée d'être « anti-système », simplement pour avoir choisi de « coller à la réalité ».

Le tournant intervient lorsqu'un reportage, accompagné d'un micro-trottoir réalisé par le doyen Amadou Batouly Diallo, recueille le témoignage d'un citoyen mettant directement en cause le ministre de l'Intérieur et de la Sécurité de l'époque, Alseny René Gomez. Une déclaration particulièrement sensible pour un média d'État.

« Nous savions qu'un tel papier allait heurter au sommet de l'État, mais nous estimions travailler pour l'intérêt public et la sécurité nationale », raconte Abdoulaye Djibril Diallo. Malgré les réticences de la hiérarchie, la rédaction fait bloc et obtient la diffusion du sujet aux journaux de 12 h 45, puis de 16 h 15 et 19 h 45.

Comme attendu, l'affaire provoque une vive réaction au sommet de l'État. Les journalistes redoutent des sanctions disciplinaires. Mais le lendemain, la surprise est totale.

Selon Abdoulaye Djibril Diallo, Alseny René Gomez se rend lui-même à la RTG pour rencontrer la rédaction.

« Je suis venu vous féliciter. Vous avez fait votre travail. Vous m'avez interpellé par rapport à mes responsabilités. J'ai aimé. Je ferai mon travail et je vous demande votre accompagnement », leur déclare-t-il.

Pour le journaliste, cette réaction marque un tournant décisif. « Nous attendions des sanctions négatives ; nous avons reçu des encouragements », souligne-t-il, saluant « la personnalité d'un homme d'État qui n'était pas hostile aux critiques ».

Quelques jours plus tard, les opérations contre les réseaux criminels sont intensifiées sous la conduite du commandant Daouda, de l'Escadron n°3 de Matam. Les arrestations se multiplient et la RTG accompagne quotidiennement ces opérations par ses reportages.

« La peur avait changé de camp », résume Abdoulaye Djibril Diallo. Les principaux chefs de gangs, parmi lesquels Yadi Touré, Mathias Léno, Dinka Mansaré, Papa Sangaré ou encore Agbolo, sont progressivement arrêtés grâce aux opérations des forces de sécurité et aux informations fournies par les populations. Ces arrestations conduisent au célèbre procès des gangs, suivi avec passion par les Guinéens.

« C'était un procès judiciaire, mais aussi un procès spectacle. Il était devenu le miroir de la Guinée », affirme le grand reporter.

 

 

Il garde un souvenir particulier du président de la juridiction, le magistrat Doura Chérif, qu'il décrit comme « un magistrat hors pair », ainsi que du représentant du ministère public, Alphonse Aboly, qu'il présente comme « une référence dans la maîtrise du droit ». Selon lui, ce tandem a profondément marqué les téléspectateurs par la qualité des débats judiciaires.

Abdoulaye Djibril Diallo rappelle également que le procès, bien qu'il puisse avoir connu certaines insuffisances procédurales liées à son caractère inédit, est demeuré, selon son appréciation, « un procès équitable ». Tous les accusés ont bénéficié de l'assistance d'avocats parmi les plus réputés du pays, notamment Maîtres Boubacar Sow, Sampil et Kassory Bangoura. À son issue, six condamnations à mort sont prononcées et exécutées.

Avec son confrère feu Abdoulaye Akass Sylla, il assure la couverture intégrale des audiences pour la RTG. Chaque soir, les Guinéens se réunissent devant leurs téléviseurs pour suivre le déroulement du procès.

 

 

« À partir de 18 ou 19 heures, les gens se mettaient devant leur télévision pour ne rater aucune séquence du procès », se rappelle-t-il.

Plus de trois décennies après ces événements, Abdoulaye Djibril Diallo considère cette période comme l'une des plus marquantes de sa carrière et de l'histoire récente de la presse guinéenne. À ses yeux, la couverture journalistique de la crise sécuritaire et du procès des gangs a démontré que l'information pouvait contribuer à interpeller les pouvoirs publics, restaurer la confiance des citoyens et accompagner le retour de l'autorité de l'État. « Nous nous rappelons toujours de ce que ce pan de l'histoire de la Guinée a donné et de notre contribution à la promotion des valeurs de droit et de l'État de droit en Guinée », conclut le journaliste.

 

Par Rahamane Mo, Pour Judicalex-gn.org

 

Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier à commenter !

Vous devez vous connecter pour commenter cet article.


Articles similaires